La Pologne martyre et renaissance

Destin : Un peuple énergique, généreux, anarchique et fantasque, forge dans la souffrance.

Article de Claude Jacquemart, sur l’histoire de Pologne et Le Roman de la Pologne, publié dans Valeurs Actuelles le 16 novembre 2007.

Elle fut rayée de la carte de l’Europe avant de renaître après la Grande Guerre. Elle avait tout enduré ; elle devait aussi subir le communisme.

Les nations sont souvent le fruit de la géographie. L’Espagne s’est forgée à l’abri des Pyrénées, l’Angleterre dans son île, l’Italie dans sa botte, la France dans ses frontières naturelles, d’ailleurs imparfaitement conquises. Plate comme la main et ouverte à tous les vents, la Pologne ne s’est construite que par la volonté des hommes et les hasards de l’Histoire. Elle connut la gloire, puis faillit périr. Pour renaître enfin dans ses frontières actuelles, membre de l’Union européenne où elle est entrée en mai 2004.

Son millénaire a été commémoré en 1966. En 966 fut en effet baptisé Mieszko Ier, prince du peuple slave des Polanes, héritier de la dynastie des Piast. Le Clovis polonais, converti à la foi chrétienne par son épouse Dobravka, sœur du prince Boleslas de Bohême. Créateur de Gdansk sur la Baltique, il contrôlait, à la fin du Xe siècle, un territoire à peu près similaire à celui de la Pologne actuelle.

Cette histoire millénaire, Beata de Robien la restitue dans un gros livre conjuguant une exceptionnelle érudition avec une profonde sympathie pour un peuple généreux, enthousiaste, souvent léger, anarchique et fantasque, mais forgé par la souffrance.

Elle même est d’origine polonaise, diplômée de l’université de Cracovie, sa ville natale, et de la Sorbonne. Avec cela, auteur prolixe : biographies, romans, pièces de théâtre, scénarios pour la télévision… Il est vrai que l’histoire de la Pologne est un roman, haut en couleurs, où le burlesque côtoie la tragédie.

Les descendants de Mieszko Ier furent élevés par l’Église catholique à la dignité de roi, qui assurait leur indépendance à l’égard de l’Empire romain
germanique. L’assassinat de Stanislas, évêque de Cracovie, par Boleslas II leur fit perdre ce titre. Il ne fut rétabli qu’à la fin du XIIIe siècle. Trois siècles plus tard, cependant, la couronne de Pologne devenait élective, soumise au choix de la Szlachta, la noblesse constituée en ordre. Une bonne manière d’empêcher la fondation d’une dynastie nationale, et d’exciter les appétits de toutes les cours européennes.
Ainsi, en 1573, la couronne échut elle à Henri de Valois, frère cadet du roi de France Charles IX. La mort de celui-ci permit au nouveau souverain, qui se souciait de la Pologne comme de son premier bilboquet, de fuir son
royaume pour devenir roi de France sous le nom d’Henri III. Il avait régné deux cents jours. Il y eut aussi les rois hongrois, les rois suédois, les rois saxons, à qui furent attribués trois cents bâtards. ..
Par surcroit, au XVII° siècle, se généralisa l’usage du liberum veto stipulant que la Diète, l’assemblée suprême de la « république » polonaise, devait prendre ses décrets à l’unanimité. Un antidote contre l’action.

Portait de Jean lll Sobieski
Élu roi de Pologne en 1674, Jean lll Sobieski aura combattu les Suédois comme les Turcs.

Longtemps, la Pologne crut pouvoir dominer ses voisins. A la fin du Moyen Âge, elle occupait, après l’absorption du grand duché de Lituanie, un espace immense. En 1410, Ladislas II Jagellon (lituanien) écrasait à Grunwald (Tannenberg) les ambitieux chevaliers Teutoniques. Au XVIe siècle, Etienne Báthory, prince de Transylvanie, roi de Pologne par son mariage avec Anne Jagellon, s’opposait avec succès au tsar de Russie, Ivan le Terrible. En 1683, Jean III Sobieski sauvait Vienne assiégée par les Turcs, méritant ainsi le titre de libérateur de la chrétienté.

Napoléon les appelait les “Français du Nord”

Mais déjà, en 1655, le roi Charles X de Suède avait conduit ses troupes jusqu’à Varsovie et Cracovie, alors capitale de la Pologne, la Russie envahissant la Biélorussie et la Lituanie. Un « déluge », dirent de cette invasion dévastatrice les Polonais qui, cependant, remportèrent une victoire à Czestochowa, dont la Vierge noire est, depuis, vénérée comme reine de Pologne.

Bataille de Kahlemberg
Vienne libérée des Turcs après la victoire de Jean III Sobieski à Kahlemberg le 12 septembre 1683

En 1704, en réponse au roi Auguste II (un Saxon) qui avait envahi la Livonie suédoise, le jeune Charles XII de Suède bousculait les Danois et les Russes, alliés de son ennemi, et installait sur le trône de Pologne Stanislas Leszczynski, dont la fille épousera Louis XV.
Puis Charles XII se fit battre à Poltava. Auguste II retrouva son trône, sous la protection du tsar Pierre Ier, le Grand. Une protection pesante. Dans son testament, Pierre le Grand recommandait de « diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles ». Stanislas Auguste Poniatowski, dernier roi de Pologne, crut pouvoir conjurer ce maléfice. Il avait été l’amant de la grande duchesse Sophie qui, devenue Catherine II, l’avait poussé au trône. Mais la tsarine n’était pas femme à fonder une politique sur des émois de jeunesse. En 1772, à son initiative, survint le premier partage de la Pologne, dont la Russie, la Prusse et l’Autriche annexèrent de solides morceaux.

Un Etat polonais subsistait. La Diète vota une constitution instituant une monarchie héréditaire. Alors intervint, en 1793, un nouveau partage de la Pologne, dont la superficie se réduisit encore. La résistance s’incarna en Tadeusz Kosciuszko qui avait rapporté, de ses combats avec les Insurgents d’Amérique, l’idée de liberté. Vainqueurs à Raclawice, les Polonais furent écrasés à Maciejowice. Stanislas Auguste dut déposer sa couronne. Et en 1795, le troisième partage de la Pologne rayait celle ci de la carte de l’Europe.

Apparut Napoléon. Croyant qu’il restaurerait leur nation, les Polonais lui consentirent les plus grands sacrifices. En 1812, ils furent 98 000 à s’enrôler pour la campagne de Russie, dont 72000 ne revinrent pas. Malgré sa tendresse pour Marie Walewska et son admiration pour la vaillance des Polonais (« les Français du Nord »), Napoléon, soucieux de ménager son alliance avec la Russie, ne leur avait accordé que la création d’un grand duché de Varsovie. Après le désastre de 1812, le royaume de Pologne ne fut plus d’actualité. Il ressurgit au congrès de Vienne de 1815. Une fiction : quatre millions d”habitants, et la couronne dévolue au tsar de Russie. Le « royaume du Congrès » tel fut son surnom. Même si Cracovie était érigée en ville libre, le partage de 1795 se trouvait entériné.

Aussi l’histoire de la Pologne au XIXe siècle fut elle surtout celle de ses efforts pour recouvrer son indépendance. En novembre 1830, la Diète prononçait la déchéance du tsar Nicolas Ier du trône de Pologne. Après une répression impitoyable, le général russe Ivan Paskeïevitch écrivit à son souverain : « L’ordre règne à Varsovie. » En 1846, une nouvelle insurrection provoqua l’annexion de Cracovie par l’Autriche.

Puis ce fut la révolte de 1863. Les émigrés polonais de France plaçaient leurs espoirs dans une intervention de Napoléon III. N’avait-il pas comme ministre des Affaires étrangères le comte Walewski, fils de Napoléon et de Marie Walewska ? Soucieux, comme son oncle, de ménager la Russie, l’empereur des Français s’abstint. En revanche, Bismarck, premier ministre de Prusse, donna ce conseil au tsar Alexandre II : « Battez les Polonais à leur en faire perdre l’envie de vivre. Si nous voulons exister, nous n’avons guère d’autre solution que de les exterminer. »

Rebaptisée région de la Vistule, la Pologne sous domination russe perdit jusqu’à son nom et son emblème, l’aigle blanc. La langue polonaise fut interdite dans les églises, l’enseignement, l’administration. Les Prussiens entreprirent parallèlement de germaniser leur zone d’occupation.

Il fallut une conflagration mondiale et le traité de Versailles pour que la Pologne renaisse de ses cendres. Un homme incarna cette renaissance : Józef Pilsudski. Promu par la Diète, au lendemain de la guerre, maréchal et chef d’un Etat à la superficie et aux frontières encore incertaines, pourvu d’une armée formée dans les combats au côté des Alliés et assisté par notre général Weygand, il rêvait de ressusciter la grande Pologne des Jagellon. Ses troupes marchèrent sur l’Ukraine. Les bolcheviks lancèrent l’armée Rouge vers l’ouest. Elle fut arrêtée, en août 1920, aux portes de Varsovie. Vingt ans plus tard, le pacte germano-soviétique, scellé en août 1939, reconstituait la tenaille qui avait déjà broyé la Pologne. Les élites polonaises furent exterminées sur ordre de Hitler et de Staline. En avril 1943, la révolte du ghetto de Varsovie conduisit les Allemands à liquider les 60000 juifs que renfermait cette ville dans la ville. Quatorze mois plus tard, sur ordre, l’armée Rouge laissa les Allemands écraser l’insurrection de la capitale polonaise. Ce fut, écrit Beata de Robien, « le combat le plus sanglant et le plus tragique de mille ans de l’histoire polonaise ». Deux cent cinquante mille morts…

Lech Walesa - Solidarnosc
Lech Walesa l’ouvrier des chantiers navals de Gdansk dont la Pologne catholique avait besoin pour se libérer

Il restait aux Polonais à connaître les délices du communisme. On les savait capables de résister à toutes les oppressions, fût ce de manière passive comme au lendemain de l’insurrection de 1863, lorsqu’ils adoptèrent collectivement, en signe de deuil, des vêtements de couleur noire. Ils portaient surtout en eux cette foi qui soulève les montagnes, qui les avait distingués de leurs voisins et dont un homme, Karol Wojtyla, cardinal de Cracovie, allait devenir le symbole. Ordonné prêtre en 1946, élu pape en 1978, sa première visite, l’année suivante, fut pour les Polonais. « N’ayez pas peur ! » leur lança-t-il. Les ouvriers des chantiers navals de Gdansk avaient déjà engagé l’épreuve de force avec le régime. En
1980, naissait le syndicat Solidarnosc, animé par un ouvrier, Lech Walesa, en communion de pensée avec « l’athlète de Dieu ». Dix ans plus tard, celui ci remplaçait le général Jaruzelski à la présidence de l’Etat polonais.

Jean Paul II, lui, avait déjà rejoint, dans l’imaginaire de ses compatriotes, la reine Hedwige, épouse de Ladislas II Jagellon, mélange de Jeanne d’Arc, de Blanche de Castille et de sainte Clotilde, qui enracina le catholicisme en Pologne. Elle mourut à 26 ans. En 1997, le premier pape polonais de l’histoire procédait à sa canonisation.  CLAUDE JACQUEMART

Le Roman de la Pologne, de Beata de Robien, Ed. du Rocher, 492 pages

 

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1 réflexion sur « La Pologne martyre et renaissance »

  1. Madame,

    Polonais de souche et Français de culture mon coeur ne cesse de battre pour ces deux Patries.
    Je voudrais vous dire mon admiration pour tout ce que vous écrivez et que je lis avec passion.
    Votre talent force l’admiration et le respect.
    J’aimerais un jour faire votre connaissance et échanger des souvenirs du passé. J’ai fait connaissance avec le pays de mes ancêtres en novembre 1952 et depuis je n’ai cessé de vibrer pour la terre qui m’a donné la vie et pour celle qui m’a donné généreusement et fait de moi ce que je suis.
    Vive la France ,Vive la Pologne.
    Acceptez mes hommages.

    Docteur Bernard Laurent Wiatr.

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