Article dans le Petit Journal – Varsovie

BEATA DE ROBIEN – La vérité hors du bol

Par Hervé Lemeunier – article disponible sur le site du petitjournal.com

« Le monde était différent dans les années 50. Après être rentré de Sibérie où il avait été déporté, mon grand-père m’a raconté que personne ne leur avait rien dit à propos de la mort de Josef Staline, en 1953. Ils ont seulement su que quelque chose se passait lorsqu’ils ont reçu des lardons dans leur soupe quotidienne. » C’est peut-être parce qu’elle a effleuré cette Histoire que Beata de Robien y a senti naître une vocation. Mais c’est aussi surtout, parce que cette Histoire ne se disait pas. Alors la franco-polonaise a décidé de l’écrire, pour la faire vivre au plus près de ce qui est, pour elle, la vérité. Et tant mieux si ce feu qui anime sa vocation affermit des liens culturels entre la France et la Pologne. 

« Ce que je voulais faire, c’était dépeindre l’affrontement des Polonais avec le communisme. »

Quatre ans déjà qu’un homme appelé Winston Churchill entonnait bien haut à Fulton ce que le monde d’après-guerre ne voulait même pas murmurer : un mur idéologique séparait définitivement le monde occidental de l’URSS et de ses alliés. Voilà maintenant six ans que la Guerre s’est achevée, que Varsovie a été réduite en cendres et que la Pologne a recouvré un territoire et un gouvernement qui ne sont respectivement ni vraiment le sien ni vraiment indépendant des Soviétiques.

C’est dans cette Pologne que naît Beata de Robien, en 1951 dans la grise mais quasi-saine et sauve Cracovie. 

couverture

Comment ne pas penser alors à son roman, Fugue Polonaise, où la jeune Cracovienne Basia tente tant bien que mal de fuir par les rêves et par l’amour la Pologne de 1953 ? « Il n’y a vraiment pas l’idée d’une autobiographie derrière Fugue Polonaise, explique Beata de Robien.J’ai pris les témoignages de proches pour écrire un livre d’une famille ordinaire polonaise sur une période extraordinaire. Ce que je voulais faire, c’était dépeindre le sort des personnes maltraitées par l’Histoire et l’affrontement des Polonais avec le communisme. Un affrontement qui n’est pas le même pour chaque génération et chaque membre d’une famille, chacun ayant un recul et une approche différente des événements. » Voilà, en deux idées, l’œuvre de Beata de Robien résumée. Il ne s’agissait pas de raconter sa propre histoire, ni de rendre fictif et sortir du réel l’histoire des Polonais. Mais par un savant mélange des deux, il s’agit d’ouvrir les yeux sur une Pologne qui se voit trop simplement comme martyre d’une époque.

L’année 1974 scelle la fin de son quotidien fait de misère et de files d’attente en Pologne et de la crainte du pouvoir. Pas la fin de sa vocation. Elle immigre en France et s’inscrit en 3èmecycle à la Sorbonne. Cette Beata a désormais le champ libre pour apprendre et montrer ce qu’elle sait. Les Français sont trop ignorants de la Pologne ? De Robien se lance dans les ouvrages historiques de périodes inédites en français jusqu’à écrire le livre de référence en 2007, Le roman de la Pologne. Les Polonais s’ouvrent plus à l’anglais qu’au français ? Beata de Robien se lance dans la traduction de nombreux auteurs comme Boris Vian. La Femme a gardé une place trop longtemps sous évaluée dans l’histoire contemporaine ? Beata de Robien se charge de réparer l’erreur en sortant deux biographies sur Eleanor Roosevelt et Svetlana, respectivement femme omniprésente de  Franklin Delano Roosevelt et fille maudite mais ô combien importante politiquement de Josef Staline. Car, explique-t-elle, la France était trop bienveillante envers l’Est. « Dès que l’on s’approchait un peu de milieux intellectuels, j’ai senti cet enthousiasme pour le régime communiste. Staline aurait eu certainement un peu plus de mal à installer son idéologie sans la complaisance de l’Ouest. La doctrine communiste est telle qu’elle vous empêche de penser par vous-mêmes, on ne voit à la fin que ce que l’on veut vraiment voir. Et ça, je l’ai senti en France dès mon arrivée. » Quel plaisir, alors, de pénétrer en personne dans les archives du KGB, à la recherche de la vérité sur le Petit Père des Peuples.

Définitivement plus fiables qu’un bol de soupe remplis de lardons. 

Polonaise, où la jeune Cracovienne Basia tente tant bien que mal de fuir par les rêves et par l’amour la Pologne de 1953 ? « Il n’y a vraiment pas l’idée d’une autobiographie derrière Fugue Polonaise, explique Beata de Robien.J’ai pris les témoignages de proches pour écrire un livre d’une famille ordinaire polonaise sur une période extraordinaire. Ce que je voulais faire, c’était dépeindre le sort des personnes maltraitées par l’Histoire et l’affrontement des Polonais avec le communisme. Un affrontement qui n’est pas le même pour chaque génération et chaque membre d’une famille, chacun ayant un recul et une approche différente des événements. » Voilà, en deux idées, l’œuvre de Beata de Robien résumée. Il ne s’agissait pas de raconter sa propre histoire, ni de rendre fictif et sortir du réel l’histoire des Polonais. Mais par un savant mélange des deux, il s’agit d’ouvrir les yeux sur une Pologne qui se voit trop simplement comme martyre d’une époque.

« Ça dérange de voir que les Polonais étaient victimes mais aussi bourreaux. »

« D’ailleurs, c’est peut-être pour cela que Fugue Polonaise n’est pas encore traduit en polonais analyse Beata de Robien. J’imagine bien que cela ne doit pas être agréable de mener une accusation comme cela alors que les « bourreaux » vivent encore très agréablement en Pologne. Ça bouscule, ça dérange de voir que les Polonais étaient victimes mais aussi bourreaux. » Bourreaux des vies, bourreaux de la culture. Beata de Robien garde encore aujourd’hui un souvenir amer de cette soif d’apprendre jamais tarie. « Les enfants polonais de cette époque apprennent à se taire avant d’apprendre à parler : tout le monde a peur de ce qui peut sortir de la bouche d’un enfant, ce qu’il peut dire une fois qu’il va à l’école. » C’est donc tout naturellement que la jeune Beata n’apprendra que très tard que ses parents sont propriétaires d’une maison, où elle n’aura jamais la chance d’habiter. Tout aussi naturellement, Beata n’aura pas accès aux cours de français délivrés par l’Institut, la faute à des places limitées et une pénurie endémique dans le pays. Et les livres ? « Les seuls livres traduits en polonais étaient surtout ceux écrits par ce que Lénine appelait les « Compagnons de Route ». Ils étaient tous sympathisants du communisme. Oh bien sûr, ils étaient de grands auteurs … pour certains en tout cas. » Face à son grand vide, seule devant l’ennui, Beata prend les devants, encore si petite : puisqu’elle ne peut pas lire de livres, c’est elle qui les écrira. Parce qu’il faut savoir. « Comme beaucoup d’écrivains, j’ai tenu un journal dès mon plus jeune âge. Comme écolière, puis comme lycéenne, j’écrivais des feuillets de notre quotidien. » Rapidement, un esprit de dissidence s’empare de l’étudiante, qui garde en elle ce désir d’apprendre d’autres peuples, et cette indignation de son incapacité à le réaliser. Ses travaux et ses fréquentations la plongent dans une position critique du pouvoir. Pas évident sous le Parti Ouvrier populaire. Encore moins quand on a que 17 ans. « J’ai réalisé une thèse sur Slawomir Mrozek, un auteur polonais alors interdit de publication. C’était audacieux déjà de ma part, oui c’est vrai, mais la jeunesse fait que l’on ne s’en rend pas forcément compte. C’était en revanche bien plus courageux de la part de mon professeur et maître de thèse, Stanislaw Burkot. »

Beata ne pourra pas se cacher derrière la quelconque influence d’un professeur quand, quelques années plus tard, elle participera au projet de cabaret étudiant, baptisé La Cave aux Béliers (Piwnica pod Baranami) et particulièrement impertinent vis-à-vis du régime. Monté en 1956, le Cabaret littéraire est connu pour avoir été le plus grand cabaret politique du pays pendant trente ans. 

« Staline aurait eu certainement un peu plus de mal à installer son idéologie sans la complaisance de l’Ouest. »

L’année 1974 scelle la fin de son quotidien fait de misère et de files d’attente en Pologne et de la crainte du pouvoir. Pas la fin de sa vocation. Elle immigre en France et s’inscrit en 3èmecycle à la Sorbonne. Cette Beata a désormais le champ libre pour apprendre et montrer ce qu’elle sait. Les Français sont trop ignorants de la Pologne ? De Robien se lance dans les ouvrages historiques de périodes inédites en français jusqu’à écrire le livre de référence en 2007, Le roman de la Pologne. Les Polonais s’ouvrent plus à l’anglais qu’au français ? Beata de Robien se lance dans la traduction de nombreux auteurs comme Boris Vian. La Femme a gardé une place trop longtemps sous évaluée dans l’histoire contemporaine ? Beata de Robien se charge de réparer l’erreur en sortant deux biographies sur Eleanor Roosevelt et Svetlana, respectivement femme omniprésente de  Franklin Delano Roosevelt et fille maudite mais ô combien importante politiquement de Josef Staline. Car, explique-t-elle, la France était trop bienveillante envers l’Est. « Dès que l’on s’approchait un peu de milieux intellectuels, j’ai senti cet enthousiasme pour le régime communiste. Staline aurait eu certainement un peu plus de mal à installer son idéologie sans la complaisance de l’Ouest. La doctrine communiste est telle qu’elle vous empêche de penser par vous-mêmes, on ne voit à la fin que ce que l’on veut vraiment voir. Et ça, je l’ai senti en France dès mon arrivée. » Quel plaisir, alors, de pénétrer en personne dans les archives du KGB, à la recherche de la vérité sur le Petit Père des Peuples.

Définitivement plus fiables qu’un bol de soupe remplis de lardons. 

Hervé Lemeunier

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